L'évaluation s'interroge sur la valeur des interventions d'assistance. Nous devons contribuer à tirer pleinement profit de la valeur de l'évaluation.

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L'évaluation s'interroge sur la valeur des interventions d'assistance. Nous devons contribuer à tirer pleinement profit de la valeur de l'évaluation.

En tant qu'évaluateurs, connaissons-nous la valeur que nous apportons? La question n'est pas nouvelle, alimentée par la montée des politiques «post-vérité» (Kalpokas, 2019). Malgré les nombreux débats sur la pertinence et l'utilité des évaluations, la question n'est pas résolue et mérite notre attention.

La pandémie de COVID-19 a exposé et/ou exacerbé toutes les problématiques préexistantes à travers le monde. Pour les évaluateurs également, dans la mesure où, depuis mars 2020, des questions supplémentaires se sont posées quant à la manière de veiller à ce que les évaluations offrent des contributions utiles à leurs destinataires. Mues par le besoin de continuer à soutenir l'apprentissage et la redevabilité, les évaluations ont également adopté de nouvelles manières de travailler, devenant en grande partie virtuelle. Savons-nous comment cela a affecté l'utilité de notre travail? Alors que nous reconnaissons les nouvelles limitations imposées par la situation de pandémie, il nous faut également répondre à cette question.

Qu'a fait l'évaluation jusqu'à présent pour promouvoir son utilité et assurer un suivi concernant son impact?

Une attention accrue est dévolue à la promotion de l'utilité des évaluations. Au cours de la dernière décennie, les publications et conseils visant à promouvoir des évaluations mettant l'accent sur leur utilisation ont proliféré. Elles évoquent des dimensions telles que l'implication des parties prenantes et les approches participatives, la hiérarchisation des résultats, une communication appropriée des résultats et les processus de suivi. Il n'est donc pas possible de dire que nous n'avons pas essayé. Néanmoins, l'expérience nous montre encore que, souvent, ces bons principes ne sont pas suffisants pour garantir que l'évaluation influence la prise de décision aussi bien aux niveaux politique ou communautaire, que collectif ou individuel.

Que serait-il alors possible d'ajouter pour maximiser le potentiel des évaluations?

Les processus d'évaluation pourraient s'orienter davantage vers les théories du changement de comportement. La prise de décision, comme toute action, est au cœur de ces théories (voir French et al. 2012 et Proshaka, 2008). Pourtant, avec quelle fréquence les évaluations intègrent-elles des modèles de changement de comportement dans leurs processus? Nous nous efforçons souvent d'expliquer les parcours de changement des interventions évaluées à travers des théories du changement ou d'autres modèles, pourquoi n'appliquons-nous pas la même logique pour comprendre les dynamiques qui influencent l'utilisation de nos évaluations? Cela pourrait permettre aux évaluateurs d'influencer les attitudes et les comportements de leurs destinataires de manière à ce qu'ils puissent prendre leurs décisions en s'appuyant sur les constatations et les recommandations.

Les évaluations doivent aussi raconter de belles histoires pour attirer l'attention et faire appel aux émotions de leurs auditeurs. Les rapports que nous élaborons pour communiquer les résultats de l'évaluation sont souvent trop longs, parfois fragmentés et trop détaillés pour offrir un message clair. Le récit d'histoires est une «tactique de communication importante que les scientifiques doivent apprendre à utiliser dans leurs stratégies de communication» visant à influencer la prise de décision (Davidson, 2017). Pourtant, elle est encore sous-utilisée. L'histoire que nous racontons est-elle captivante?

Enfin, les évaluations nécessitent des processus de suivi sérieux et de longue durée. Certains processus existent pour suivre les actions induites par nos recommandations. Pourtant, ces processus présentent, ici déjà, des failles. Certaines évaluations ne reçoivent même pas de réponse de la part de ceux qui devraient être directement chargés de traiter les questions soulevées par les évaluations. Même lorsque des plans d'action existent, beaucoup des nuances liées/intégrées dans le processus de mise en œuvre des recommandations de l'évaluation, telles que l'environnement favorable, sont souvent ignorées. Au lieu de mener une analyse appropriée pour expliquer dans quelle mesure ces recommandations ont été mises en œuvre, le suivi est souvent lié à des indicateurs d'action qui sont trop simplistes et ont peu de sens. L'«esprit» du changement requis est perdu. La dilution de l'appropriation explique en partie cet état de fait; qui peut tenir le flambeau de ces promesses pendant des années, alors que chacun a d'autres priorités à traiter? Les efforts pour accompagner l'appropriation des recommandations des évaluateurs vers les responsables de programme, à travers tous les mécanismes de dialogue, sont très utiles. Néanmoins, ce dialogue ne parvient pas souvent à se maintenir sur la durée et les bénéfices des évaluations s'amoindrissent en fin de compte.

Et si l'on sortait des sentiers battus?  

La logique qui relie l'évaluation à l'amélioration du programme s'appuie sur une architecture qui distingue clairement le «territoire» des évaluateurs indépendants de celui des parties prenantes qui sont responsables d'agir. Le renforcement de l'utilité d'une évaluation exige de trouver des manières d'améliorer ce lien sans entamer cette distinction.

Assigner la responsabilité du plan d'action post-évaluation à une personne donnée pourrait être un bon début. Cela pourrait accroître la probabilité que les recommandations donnent lieu à une action appropriée. Si les responsables de programme ont d'autres travaux et si les évaluateurs sont passés à d'autres tâches, et cela ne fonctionne évidemment pas si bien en cas de responsabilité partagée, pouvons-nous enfin décider qui devrait être responsable de ce travail?

De manière toute aussi importante, n'est-il pas temps d'envisager que les résultats de l'évaluation soient un point de départ et non pas d'arrivée et accordent une attention particulière à l'utilisation qui en sera faite une fois l'évaluation achevée? Aujourd’hui, les évaluations sont rarement considérées comme un processus appelé à se poursuivre après la publication d'un rapport ou la réalisation d'un atelier de travail final. Il serait peut-être utile de penser à changer nos structures mentales datées...

Une solution pour atteindre un meilleur niveau d'utilisation des produits de l'évaluation pourrait consister à encourager les évaluateurs à adopter un processus mettant l'accent sur l'utilité s'appuyant sur les modèles de changement de comportement et les stratégies de récit d'histoires, tout en tenant compte des efforts spécifiques à consacrer à la période postérieure au rapport – et en travaillant avec le même sérieux que celui adopté lors de la conception et de la réalisation de l'analyse elle-même.

Enfin, le travail sur l'utilisation demande également d'investir dans des stratégies et des ressources concrètes pour soutenir une communication efficace des messages de l'évaluation pour les décideurs. Il s'agit d'une mine d'options sous-exploitées pour les évaluateurs. De nombreuses organisations ont déjà investi dans de telles fonctions, qui requièrent des efforts spécialisés dédiés afin de donner aux connaissances issues de l'évaluation les meilleures chances d'atteindre l'objectif visé: améliorer l'action future.

 

Références

DAVIDSON, B. 2017. Storytelling and evidence-based policy: lessons from the grey literature. Online, Nature  [Le récit d'histoires et les politiques fondées sur des preuves: enseignements de la littérature grise] – Humanities & Social Science Communications. Disponible à l'adresse: https://doi.org/10.1057/palcomms.2017.93

FRENCH, S., GREEN, S., O’CONNOR, D. et al. 2012. Developing theory-informed behaviour change interventions to implement evidence into practice: a systematic approach using the Theoretical Domains Framework. [Élaborer des interventions de changement de comportement fondées sur la théorie pour mettre en œuvre les preuves dans la pratique: approche systématique utilisant le cadre des domaines théoriques.] Implementation Sci 7, 38 . Disponible à l'adresse: https://doi.org/10.1186/1748-5908-7-38

KALPOKAS, I. 2018. Post-truth: The Condition of Our Times. In: A Political Theory of Post-Truth. [Post-vérité: la condition de notre époque. Dans: une théorie politique de la post-vérité.] Palgrave Pivot. Disponible à l'adresse: https://doi.org/10.1007/978-3-319-97713-3_2

PROSHAKA, J. 2008. Decision Making in the Transtheoretical Model of Behavior Change. [La prise de décision dans le modèle transthéorique du changement de comportement] Sage Journals. Disponible à l'adresse: https://journals.sagepub.com/doi/10.1177/0272989X08327068