Re: Peut-on se contenter de l'évaluation seule pour s'assurer de l'atteinte des ODD?

Bonjour à tous,

Cela fait plus d'un mois que nous avions lancé cette discussion sur l'inadéquation entre suivi et évaluation, bien que ces deux fonctions aient de tout temps été considérées comme complémentaires et donc inséparables. Cependant, comme première réaction, je dois faire part de ma surprise que seules 4 contributions ont été enregistrées pour cette thématique. Pourquoi une telle faiblesse des réactions des membres de notre groupe ?

Au-delà de cette surprise, j'ai passé en revue les 3 réactions qui s'adressent specifiquement aux questions de la pratique du suivi et de l'évaluation et me propose de relancer le débat sur cette thématique pour qu'on puisse en tirer quelques recommandations. Pour information, et afin d'être clair dans mes préconisations, je vais concentrer mon intervention sur la fonction de suivi pour distinguer celle-ci de la pratique d'évaluation dans tout système de suivi-évaluation car il me semble que l'appellation "suivi-évaluation" cache très mal l'inadéquation existante entre les deux fonctions de suivi et d'évaluation, tant celles-ci ne bénéficient aucunement de la même attention tant au plan national qu'international.

Étant la première à réagir, Natalia recommande que les théories de changement seraient plus utiles si elles étaient développées durant la phase de planification ou formulation de l'intervention et serviraient à la fondation du système de suivi-évaluation. Je comprends qu'elle pense à un système qui attribue autant d'attention au suivi qu'à l'évaluation C'est toute l'essence même de la théorie du suivi-évaluation dans ce que suggèrent de nombreux manuels spécialisés.

De même, elle suggère que les évaluations pourraient être plus utiles en termes de génération d'enseignements à partir de l'intervention si les TdR et les questions d'évaluation soient alimentées à partir de questions formulées par les équipes d'intervention après analyse des données du suivi. Mais est-ce que ce n'est ce que nous sommes censés faire? Et si c'est le cas, alors pourquoi en général ce n'est pas comme cela qu'on procède?

Dans sa réaction, Aurélie reconnait que l'évaluation est mieux développée comme pratique que sa fonction-sœur qu'est le suivi, étant donné peut-être que les évaluations se font surtout lorsqu'elles sont appuyées par un financement externe dédié, donc liées à un bailleur de fonds externe. Ceci est en fait le cas général que l'on peut facilement observer dans les pays les moins développés. Elle va même jusqu'à poser une question: pourquoi la fonction de suivi n'a-t-elle pas encore fait l'objet du même intérêt de la part des donateurs; pourquoi les systèmes de suivi ne sont-ils pas exigés en priorité, compte tenu caractère essentiel de cet outil pour tirer des enseignements des actions passées et améliorer les actions futures à temps ? Elle semble même donner un brin de réponse en faisant référence à une étude : les pays doivent mettre en place une culture générale de gestion axée sur les résultats, qui commence, avant même le suivi, par une planification axée autour des résultats. Mais elle évite de nous expliquer pourquoi ça n'est pas encore mis en place, malgré que cela fait 4 ans que les ODD ont été lancés. Elle termine sa contribution en admettant que dans de nombreuses institutions, tant nationales qu'internationales, le suivi reste encore largement sous-estimé, sous-investi et suggère que c'est aux évaluateurs de jouer un rôle de soutien à l'émergence de la fonction du suivi, dans leurs sphères d'influence respectives ; quitte à mettre de côté le sacro-saint principe d'indépendance pour un temps. Mais elle omet de nous monter par quels moyens les évaluateurs peuvent réussir à faire émerger cette fonction de suivi tant désirée là ou des grands bailleurs de fonds et de grands programmes de renforcement de capacité ont échoué.

La troisième et dernière contribution revient Diagne qui commence par reconnaitre que lors de l'élaboration d'un système de suivi-évaluation, on est plus concentré sur les fonctions et les outils plutôt que sur le champ – ou l'étendue – et l'objet du système, compte tenu des besoins en information du bailleur de fond et autres parties prenantes. Il entreprend de dire que si le but principal d'un système de suivi-évaluation – je comprends qu'il fait aussi allusion à un système attribuant une attention équitable aux deux fonctions - était d'accompagner la mise en œuvre d'une intervention dans un sens de réflexion critique permanente afin d'atteindre les résultats assignés à cette intervention et alerter sur les conditions critiques de son implémentation, alors une révision – je dirais personnellement, refonte – du système de suivi-évaluation s'avère nécessaire. Il me laisse penser à une refonte d'un système qui redonne un peu plus de place au suivi. Et il termine en martelant que les politiques de développement – j'imagine qu'il fait allusion à celles dans les pays récipiendaires de l'aide au développement - ne donnent pas assez d'importance au suivi des ODD; elles ne font que compiler des données envoyées par les programmes mis en œuvre avec les partenaires étrangers afin d'exprimer le progrès réalisé par rapport à tel ou tel indicateur. Ce qui est loin d'être une bonne pratique en ce qui concerne le suivi tant cette fonction devient fortement imprégnée par un adhocisme effrayant.

En capitalisant les choses essentielles de ces contributions, au moins deux contributions (Aurèlie et Diagne) reconnaissent qu'une refonte profonde des systèmes nationaux de suivi-évaluation s'avère nécessaire à l'ère de la gestion axée sur les résultats et de tous les autres corollaires axés sur les résultats, afin de donner plus d'assise à la fonction de suivi.

Ce que nous pouvons relever de toutes ces contributions est que l'on a une unanimité sur l'intérêt et l'importance de renforcer la complémentarité entre suivi et évaluation comme deux fonctions renforçant mutuellement l'une l'autre mais nous ne savons pas comment s'y prendre pour construire une fonction de suivi digne de la pratique actuelle de l'évaluation. Comme il est dit dans un certain bon sens, l'identification des bonnes causes d'un problème est déjà la moitié de la solution de ce problème. Selon moi, la cause essentielle de l'inadéquation entre le suivi et l'évaluation est le fait que l'évaluation a été consolidée – presque imposée - par les bailleurs de fond et les partenaires de développement parce qu'elle répond plus à leurs préoccupations de performance des programmes qu'ils financent ou qu'ils mettent en œuvre. Par contre, le suivi est une fonction plus intrinsèque à l'administration des politiques de développement pour les pays récipiendaires de l'aide au développement et une telle fonction ne semble pas encore paraitre importante pour les gouvernants de ce pays pour plusieurs raisons. Comme il y a très peu d'investissement extérieur dans la fonction de suivi au niveau national, cela alimente l'inadéquation entre ces deux fonctions. Donc s'il y a quelque chose à faire pour atténuer cette inadéquation, il faut alors inciter les bailleurs de fonds et les partenaires de développements d'investir des actions de renforcement des systèmes nationaux de suivi-évaluation pour donner plus d'épaisseur au suivi et conduire des programmes d'action afin de convaincre les gouvernants des pays récipiendaires de l'aide au développement de l'intérêt et de l'importance de renforcer la fonction de suivi dans les systèmes nationaux de suivi-évaluation.

Espérons que cette contribution va rallumer le débat sur cette thématique…

Mustapha